Militantisme et technologies de l’information et de la communication : vers un laboratoire du changement sociétal ?

Mai 2002

Affirmer que l’entrée de nos sociétés dans l’ère des réseaux électroniques bouscule l’ensemble des activités humaines ainsi que nos modes d’organisation est devenu une évidence. Les mouvements sociaux et civiques n’échappent pas à ce constat, même si l’histoire des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) est trop jeune pour qu’une véritable sociologie des organisations militantes en réseaux ait eu le temps de se forger et de nous livrer de premières conclusions. Cependant, sans prétention scientifique, l’observation des pratiques militantes reliées aux TIC, permet pour le moins de formuler une première série de questionnements et d’intuitions.

La relation entre TIC et monde militant n’est pas des plus simples. Comme tous les univers qui, à tort ou à raison se référent à une forme d’expertise, celui de la technologie est le plus souvent ignoré par les mouvements sociaux et civiques.

Et pourtant on a assisté ces dernières années à une ré-appropriation collective et citoyenne des thèmes les plus ardus : de la lutte contre l’AMI – accord multilatéral sur l’investissement – à la finance internationale et aux biotechnologies, nombreux sont les domaines où les citoyens et leurs organisations ont mené à bien une tâche d’auto-formation et d’élaboration d’un savoir, passant outre l’interdit tacite dressé par les experts, jaloux d’une connaissance synonyme de pouvoir. Le paradoxe veut que ce sont les fonctionnaires nationaux ou internationaux, les consultants privés extérieurs, qui ont bâti cette citadelle invisible du pouvoir par l’expertise, plus que les politiques eux-mêmes. Les élus, incapables de penser autrement que dans l’urgence, et donc souvent incapables de penser tout court, ont contribué eux-mêmes à cet appauvrissement du politique au profit de l’expertise. Le roi est nu, mais il s’est déshabillé tout seul.

Dans le champs des technologies de l’information et de la communication, la situation est plus complexe. Il est exact que " c’est (…) cette interface entre les programmes de macrorecherche et les grands marchés développés par l’État d’une part, et l’innovation décentralisée stimulée par une culture de créativité technologique et les exemples de réussites personnelles fulgurantes d’autre part qui a fait fleurir les nouvelles technologies de l’information ".Cependant se mêle à cela le travail passionné et gratuit de milliers de fous des technologies, appelés " tekies " ou " hackers ", dont la démarche n’est pas exempte pour certains d’une forme d’engagement, le plus souvent empreinte de philosophie libertaire . L’exemple le plus connu est celui du système d’exploitation Linux, lancé par Linus Torvalds. Le jargon file, sorte de manifeste des hackers, rédigé collectivement sur le net, définit ces derniers comme des individus qui croient que " le partage de l’information est un bien influent et positif et qu’il est de leur devoir de partager leur expertise en écrivant des logiciels libres et en facilitant l’accès à l’information ainsi qu’aux ressources informatiques autant que possible ".

Cependant mis à part cette communauté confidentielle de militants du net et des autres techniques, il faut attendre le milieu des années 90 pour que commencent à se répandre les " freenets ", " usenets " et autres " community networks ", premières pratiques reliant internet à une forme d’intérêt collectif et de changement social.

Aujourd’hui, on peut de façon simple différencier trois générations, trois " familles " d’acteurs associatifs et militants interagissant avec les TIC, et en particulier avec Internet.

o Les associations et autres organisations non lucratives et militantes qui se sont créées d’entrée de jeu sur des problématiques centrées sur les technologies de l’information et de la communication. Outre les " freenets " et " communities networks " cités précédemment, mais qui reflètent essentiellement une réalité anglo-saxonne, on peut inclure au sein de ces pionniers de la techno militance les hébergeurs associatifs, le mouvement du logiciel libre, les mouvements de défense des droits et des libertés face aux risques technologiques, les militant des médias communautaires qui se sont emparé des nouveaux outils de communication au fur et à mesure de leur émergence, et de nouvelles générations de hackers comme ceux qui ont accouché du Wifi à Seattle, le premier réseau à haut débit entièrement gratuit accessible à tous les habitants d’un quartier …

Tous ces pionniers de la techno militance n’entretiennent pas le même rapport au politique et au militantisme. Si les idées libertaires constituent souvent la toile de fond philosophique de ces acteurs, certains se vivent comme des acteurs politiques à part entière, notamment en France et entretiennent des liens avec d’autres mouvements sociaux, alors que d’autres préfèrent mener à bien une tache locale et réfutent l’étiquette d’activiste (ou hacktiviste).

o Seconde famille, les associations et mouvements sociaux qui sont à l’origine sans lien avec les TIC et qui à un moment ou un autre s’emparent de l’outil et le mettent au service de leur action, que celle-ci s’inscrive dans le champs environnemental, social, démocratique, humanitaire ou autre. Ce mouvement d’appropriation est lent et souvent cette dernière est très superficielle. Pour beaucoup de ces acteurs, les TIC ne sont qu’un outil de communication de plus, une sorte de super fax ou de super plaquette de présentation. Rares sont ceux qui ont compris que ces outils pouvaient être mis au service d’une réorganisation de leur fonctionnement interne, notamment dans le cas de grosses fédérations. Certains vont même jusqu’à vivre ces technologies comme des sources de dangers, ou de perte de l’essence de leur action. C’est le cas par exemple de certaines ONG de développement qui, au lieu de penser les TIC comme un axe transversal de leur action en matière d’éducation, de santé ou autre, le vise comme un substitut sans légitimité : il y a un travail pédagogique à mener pour faire comprendre qu’il ne s’agit pas de remplacer par exemple un centre médical isolé en Afrique par une batterie d’ordinateurs, mais de voir comment ordinateurs, scanner, réseau peuvent amplifier, décupler, améliorer le travail du centre de soins en le reliant à d’autres référents médicaux et en le désenclavant.

o Enfin, il existe une troisième catégorie, appelée à devenir la plus importante mais aujourd’hui marginale : celle des associations qui se sont créées récemment, en choisissant d’entrée de jeu un champs d’action dans lequel interagissent une dimension sociale et technologique par exemple.

Aujourd’hui il existe une vraie difficulté à construire un dialogue entre ces trois catégories d’acteurs. Ce sont des mondes qui n’ont pas les mêmes référents à de multiples points de vue. Outre une indifférence presque naturelle à l’égard de la technique, les mouvements sociaux et civiques traditionnels éprouvent des difficultés à décrypter les enjeux politiques qui sont à l’œuvre derrière les technologies. Lorsqu’ils y sont sensibles, ils les lisent avec des grilles d’analyse héritées d’autres luttes, parfois très en deçà de la pensée des militants du Web. La revendication d’un droit à l’information en est une illustration, le concept d’information étant lié à l’époque du broadcast et faisant l’impasse sur la dimension interactive de la nouvelle génération technologique, interactivité qui est au cœur de la révolution informationnelle. À l’inverse, les militants des TIC souffrent parfois d’une forme de techno centrisme et participent à leur corps défendant à cette culture de l’expertise qu’ils critiquent dans d’autres domaines. Ils ont à faire un formidable effort pédagogique pour aller au-devant des besoins des acteurs associatifs de terrain.

Le deuxième forum social mondial qui s’est tenu à Porto Alegre en février 2002 a reflété cette césure. Si le séminaire " Communication et Citoyenneté " organisé par ALAI , APC et l’Apress reliait délibérément la question de l’appropriation des TIC par la société civile à celle de leur contrôle , certaines plénières se contentaient de resservir une version légèrement rafraîchie des discours des années 70 sur le contrôle des médias par les pouvoirs économiques. Non pas que ces questions soient obsolètes, mais elles ne constituent qu’une petite dimension des enjeux à l’œuvre dans nos sociétés en réseaux.

Plutôt que de partir des enjeux propres à l’intrusion des réseaux dans nos sociétés (désigné couramment par le terme de société de l’information), et de tenter une sorte de prosélytisme auprès des mouvements sociaux et civiques, il nous semble plus intéressant et convaincant de mener la démarche inverse. C’est-à-dire partir de la réalité de ces mouvements, de leurs propres enjeux internes afin de voir en quoi les réseaux interagissent ou non avec eux.

Reprenons tout d’abord l’enjeu déjà évoqué de l’expertise. Dans une société où la maîtrise du savoir est une source de pouvoir, et où la connaissance est au cœur de notre modèle de développement économique, il est essentiel pour les mouvements sociaux et civiques de penser leur propre rapport au savoir. Deux types de réponses peuvent êtres apportés, dans les deux cas, les réseaux humains et électroniques y jouent un rôle éminent. La première réponse, déjà à l’œuvre dans nombre de mouvements sociaux est celle de la contre-expertise citoyenne. De la même manière que dans la tradition des mouvements révolutionnaires il s’agissait de faire la conquête des outils de production, il s’agit là de conquérir les outils du pouvoir que sont les savoirs. Dans cette conception, la formation et l’éducation des citoyens deviennent les conditions sine qua non à la résistance. C’est ce que les militants anti AMI avaient surnommé la stratégie anti-Dracula. Pour combattre un projet de traité secret et incompréhensible par le commun des citoyens, il fallait le mettre à la lumière, c’est-à-dire non seulement le sortir sur la place publique mais le rendre lisible et donner à chacun les moyens de construire son jugement sur ce texte. Deuxième conception, pas forcément en contradiction avec la première dans la pratique, celle de la participation. Il s’agit moins de " conquérir " un savoir/pouvoir, que de démontrer qu’en politique le savoir est d’entrée de jeu un bien collectif, fruit d’une démarche de démocratie participative qui se construit dans un rapport long au temps et dans un espace public élargi.

Quoi qu’il en soit, ces savoirs communs à construire doivent répondre à plusieurs critères, tous aussi lourds les uns que les autres :
- Embrasser les sujets les plus complexes dans une société complexe ; or les militants à la différence des experts, ne sont pas payés pour acquérir ces savoirs. De plus, il est fini le temps ou les militants se formaient à l’école du parti, puisque la plupart s’engagent en dehors de ces derniers. L’acquisition de savoirs complexes ne peut se faire que sur des logiques de partage et d’échanges de savoirs.
- Transcender les frontières car de plus en plus il s’agit de questions qui concernent l’humanité dans son ensemble ; à la différence des organisations internationales qui ne sont dominées par les pays occidentaux, les mouvements sociaux sont pour la plupart soucieux de respecter les différences culturelles et les intérêts de tous les continents concernés.
- Proposer de l’alternative ; il est fini le temps où les mouvements sociaux étaient d’abord et avant tout des mouvements de défense ou de résistance. Non pas que ces deux dimensions n’aient plus de raison d’être, loin s’en faut, mais le contexte post 1989 impose de leur marier des contre propositions.

Sur tous ces critères, les réseaux n’apportent pas de réponse, mais constituent des conditions nécessaires et NON suffisantes. Partager du savoir, prendre en compte la diversité culturelle et territoriale, construire de l’alternative en reliant des micro initiatives locales ne peut se faire que sur une logique de mise en réseau, réseaux humains et électroniques. Ils constituent les vecteurs naturels de ces logiques coopératives.

Deuxième enjeu intimement lié au précédent, après celui de la contre-expertise, celui de la démocratie interne des mouvements sociaux et civiques.

Ceux-ci sont depuis toujours confrontés à un double impératif : d’une part la recherche de convergence, condition de la construction d’un rapport de force et de l’autre, la mise en valeur de leur diversité, source de leur créativité. Ce double impératif a dans l’ensemble été vécu comme contradictoire, l’aspiration à des mouvements unitaires entraînant inexorablement une érosion de la diversité. Toute la question aujourd’hui nous semble-t-il est de savoir si les logiques de réseaux vont contribuer à dépasser cette contradiction. Dans un même esprit, les mouvements associatifs doivent éviter de se couper d’une réalité de proximité et rester au plus près des territoires et de leurs habitants. La dernière élection française l’a encore montré aux dépens notamment du parti socialiste : cette non-prise en compte du besoin de proximité entraîne un désaveu radical de la part des citoyens. Ces deux points posent chacun à leur manière la question de la démocratie interne des mouvements. La recherche de la créativité, de la proximité ne peut se faire à travers de classiques logiques d’appareils. L’observation de l’évolution du mouvement ATTAC France est de ce point de vue utile. Alors que la plupart des membres du Conseil d’Administration sont imprégnés de modes de militantisme traditionnels (et donc hiérarchiques), l’usage intense des listes de discussion a permis aux comités locaux de s’affirmer chaque jour un peu plus, aux débats stratégiques de sortir du CA (parfois dans la douleur) et au réseau international de se mailler en incluant aussi bien des entités identifiées " Attac " que d’autres mouvements sociaux et citoyens pré existants mais poursuivant des buts convergents. Sans chercher à nier les difficultés de ce mouvement, on voit bien que les réseaux constituent un point d’appui pour faciliter cet aller-retour entre local/national/international et pour introduire une participation élargie.

Au-delà de cet exemple, on constate une aspiration dans de nombreux mouvements à renouveler les modes démocratiques. La diffusion accélérée de logiciels libres d’écriture collective et d’auto-production de contenus dans le monde associatif en est le symptôme. Ces logiciels permettent à chaque membre d’un mouvement, formel ou informel, d’écrire directement dans le site Web du collectif. Il est loin le temps où les motions étaient relues mot par mot et entérinées par un " comité directeur " quelconque. Si ces logiciels conservent une fonction de filtre (les textes sont soumis à un comité de rédaction qui en autorise ou non la diffusion publique), le simple fait de soumettre un texte à publication est déjà un acte participatif et un refus de publication ne peut se faire sans débat du collectif. On est donc bien au cœur de processus démocratique.

Renouvellement démocratique, transformation de la relation aux savoirs : dans un cas comme dans l’autre, les questions auxquelles sont confrontés les mouvements sociaux ne lui sont pas spécifique mais reflètent des difficultés auxquelles l’ensemble de nos sociétés sont confrontées. La crise de la démocratie représentative est partout, à commencer par l’Europe, vieille dame démocratique, comme nous le montre la série d’élections récentes et la montée de l’abstention et de l’extrême droite dans plusieurs pays (Italie, Danemark, France, Pays-Bas…) Côté partage du savoir, tout le monde – gouvernements, entreprises, associations - parle de fracture numérique et de la nécessité de permettre à chacun de s’approprier les outils de l’ère de l’information. En réalité ce que l’on met derrière le mot " appropriation " est loin d’être compris par tous de la même manière. Manipuler une souris, savoir envoyer un e-mail n’est un enjeu ni social ni politique. Une véritable appropriation sociale des réseaux, c’est permettre à tout un chacun d’être non pas consommateur de contenus, mais créateurs de ces derniers.

Aujourd’hui en tant qu’acteurs des mouvements sociaux et civiques, une double démarche doit nous inspirer quand on parle de technologies de l’information et de la communication : comprendre que derrière les TIC se nichent des difficultés et des opportunités qui sont transversales à toutes nos autres batailles ; nous rapprocher des militants des TIC afin de croiser innovation technologique et imaginaire politique.

Valérie Peugeot VECAM vpeugeot@vecam.org

Posté le 31 août 2002

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